Posté le 03.09.2007 par poesiesdebernarddenaillac
Bernard de Naillac
BRISANS
J’ai rêvé que la mer avait sa voix montante,
Sa voix rauque du fond de l’horizon, sa voix
Qui clame, tombe et meurt - semble triste ou démente -
La même qu’on devine et n’entend qu’une fois.
La mer avait pour moi cette voix étrangère
Des mauvais soirs, sa hurle au delà des sillons.
Confusément, je vis cette horrible mégère,
Hâve et vieille, et tordant à deux mains ses chignons !
Car le soir était mat et la mère était hâve…
Et vieille - et lourde aussi, traînant le poids des ans.
Elle roulait, rageuse… et d’écume et de bave,
Allait se perdre en vains efforts sur les brisans.
Et je pensais : voici la sorcière et son antre.
Je pensais - sous la nuit pâle comme un hublot -
Que ces rochers battus, flagellés à plein ventre,
Cèderaient, tranche à tranche, à la fureur du flot.
Alors me revenait le songe des épaves,
Des cadavres roidis et des mats ballottés ;
Et, par des soirs pareils, suintant comme des caves.
Le même embrun de sang sur des inanités !
Et je pensais soudain aux soirs de défaillances,
Où l’âme flotte, - épave aux écueils des blasés -
Se perd en vains regrets, en brusques défiances ;
Qui veut agir… dont les élans sont brisés.
(1928)
L’IDEAL
« Je croyais avoir l’amour en partage…
- Chantait Magdalone - et le rêve, en moi,
Prenait des tons doux d’ardeur et d’émoi,
En échange heureux du cœur et de l’âge.
Je croyais tout court… Espérance et Foi,
Ignorance aussi de ce qu’il engage.
Qu’ai-je donc aimé, Amour : - ton image ?
Maintenant je hais, sans savoir pourquoi !
Oh ! j’ai dû créer, sans doute, ton vide,
Pétrissant mon cœur à ton ombre avide…
Mais de quel néant, réponds ! d’où viens-tu ?
Que m’as tu promis pour que je me donne ? »
Ainsi, dans le soir, chantait Magdalone,
Et, l’écho tombé, la chanson se tut…
INEXPÉRIENCE
Tes yeux ? Moi je les trouve aussi beaux qu’il se puisse !.
Et c’est, le soir venu, que j’aime à m’y plonger
Devant leur profondeur, je me prends à songer
Aux grands lacs reflétés qui s’endorment en Suisse.
J’imagine en tes yeux, quand je vois voltiger
Un peu de ta prunelle - ou désir ou caprice -
Une mouette, en train d’effleurer le flot lisse,
S’abattant tout à coup sans presque plus bouger.
Mais je ne comprends pas pourquoi ces yeux s’éloignent
Si loin, si loin de moi, qu’il semble qu’ils témoignent
Parfois de ta froideur, d’autres fois du mépris ?
Je ne me montre pas, je crois, assez le Maître,
Yeux d’amour à saisir dès qu’on les a fait naître,
Grands oiseaux des lacs voulant être surpris !
DÉPART
(Rondel)
Et de sa main, au fil de l’eau,
S’échappe et tombe, feuille à feuille
Moussure verte, chèvrefeuille.
L’Automne tremble - pourtant chaud.
L’été desserre son étau,
L’Automne rêve et se recueille ;
Une prière au fil de l’eau
S’échappe et tombe, feuille à feuille.
Ainsi s’emporte au fil de l’eau
Mon cœur qui tristement s’endeuille !
Partir c’est laisser un lambeau :
L’âme s’échappe, feuille à feuille…
LE MEILLEUR BAISER
Lèvres douces, lèvres amères,
Baisers qu’on demande ou défend ;
Depuis les premiers, dont les mères
Ont toujours calmé leur enfant…
Fussent-ils rien qu’un simulacre,
Tous les baisers ont leur saveur.
Dans une morsure de nacre,
Nous croyons voir un peu de cœur !
Un baiser se hasarde en traître,
Le même qui s’intimida.
Des baisers qui vendent leur Maître ?
A foison, baisers de Judas !
Baisers rendus - joyeux mensonge :
Presque une œuvre de charité !
Et baisers dont on rêve en songe,
Meilleurs que la réalité.
Baisers fureteurs, baisers mièvres,
Prétextes charmants, faits exprès ;
Baisers attrapés sur les lèvres
Comme des moineaux égarés…
Ceux dont on a la bouche pleine !
Baisers de jeunesse, les fous,
Avalés d’une seule haleine
Au temps trop court d’un rendez-vous…
Puis ceux des jours de lassitude,
Cédés d’un sourire blasé :
Une tendresse d’habitude.
Que c’est difficile un baiser !
Ceux volés comme une revanche
(Refus pour la forme, air fâché)
La faiblesse à laquelle on penche :
Baiser d’innocence ou pêché !
Donné, reçu, qu’on abandonne,
Un baiser - d’entre les ardents -
Vaut mieux plus calme… qui pardonne.
La caresse cachant les dents !
(6 octobre 1921)
SUR UN PETIT CENDRIER
Ah ! Qu’il contenait de pensées !
Celles d’un soir où j’ai souffert,
Croyant des choses insensées…
C’est Vous qui me l’avez offert.
Souvenez-vous ? un peu de cuivre
Sur un brassard de cotillon :
Comme un drapeau qu’il fallait suivre
Dans la fête et son tourbillon.
L’occasion me fut peu tendre,
Un malentendu me troubla,
Si bien que j’ai cru, ce soir-là
N’emporter plus que de la cendre…
J’ai douté de moi, non de Vous.
L’amour rend ombrageux, sans doute ?
Mais un mot vague, qu’on écoute,
Peut-il ne pas rendre jaloux ?
Eût-il mieux valu le contraire :
D’un éloignement consenti,
Qu’un homme en eût pris son parti
Et se fût montré téméraire ?
Le cœur ne pouvait que prier,
Partagé d’un sentiment double :
Espoir et crainte… Tout ce trouble,
Je le vois dans mon cendrier.
J’y trouve aussi, comme un mirage
Si tant est qu’aimer c’est souffrir,
Le tintement d’un souvenir :
Sa bonté qui fut mon partage…
Sa gaîté fut, aussi, ma part ;
Je trouve un ris de jeune fille,
En regardant dans ma sébille,
Et pour l’aumône d’un regard !
TENDRESSE
Et mets tes bras autour de mon cou… Que je sente
A la fois leur douceur et leur autorité ;
Que je sente ta force étroite mais calmante,
Et ma faiblesse d’homme, un peu ma lâcheté !
Et mets ton front tout près de mon front… Que ma joue
Perçoive alors ton souffle à peine respiré.
As-tu senti la mer, lorsque le soir y joue,
Frôlant, du large, en son vent tiède, exaspéré ?
Laisse errer près de moi gentiment tes paroles :
Je les recueillerai dans l’abri de mon cœur.
C’est l’instant ! Tout s’efface… Et dans les ombres molles,
Un chant s’élève - un chant que l’on reprend en chœur.
Alors, sois tendre et dis, flagorneuse - je t’aime ;
Des paroles d’amour qui sont des mots pieux.
Je les connais déjà ! Redis-les tout de même…
La nuit sur nous met son rêve prestigieux !
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